La réforme des lycées, plus que la fin des filières, un changement de modèle

Avec la réforme des lycées, les filières ES, L, S sont supprimées. Les élèves sont amenés à choisir au cours de l’année de Seconde 3 spécialités dans une liste théorique de 12. Ces enseignements de spécialité déterminent le « profil » de l’élève qui conditionne la poursuite de ses études. Le discours officiel insiste sur le « libre choix » de l’élève et l’incite à « faire ce qui lui plaît ». Cependant…

Tous les usagers et les professionnels de l’éducation seront impactés dès septembre :

Pour les élèves:

Une fausse liberté et un faux choix: Certains établissements ne proposent que 5 des 12 spécialités, et la majorité n’en propose que 7. Malgré les déclarations ministérielles, l’idée qu’un élève suive une scolarité sur deux établissements pour accéder à toutes les spécialités qu’il désire semble totalement fantaisiste. De plus, certaines associations de spécialités sont impossibles à organiser : ainsi, pour  7 spécialités, il faudrait pouvoir organiser 35 emplois du temps différents (qui correspondent aux 35 combinaisons possibles) pour la seule classe de Première…sans compter les combinaisons supplémentaires découlant des choix de langues vivantes. C’est pourquoi, certains lycées demandent déjà aux élèves de seconde de formuler 4 vœux de spécialités, hiérarchisés ou non, l’un d’entre eux servant de « variable d’ajustement ».

Les bulletins comme première sélection: Les moyens attribués aux lycées par le ministère limitent les places dans les spécialités car ils sont calculés sur la base de groupes de 35 élèves minimum (pour supprimer des postes) et 36 maximum (pour ne pas avoir à payer d’heure supplémentaire!) Vive le pilotage comptable de l’Education nationale ! En Maths par exemple, s’il y a 3 groupes de 35 élèves prévus, soit 105 places, et 120 demandes, les élèves seront mis en concurrence. Les 15 élèves les moins «performants » seront priés d’aller voir ailleurs, et tant pis pour leur projet post-bac s’il inclut des maths. A l’inverse, si une spécialité n’est pas demandée par au moins 30 élèves, elle ne sera pas ouverte. Là encore, tant pis pour les projets post-bac. A quoi bon travailler avec les élèves à un projet d’orientation !

La conséquence pour les parents :

Des choix d’orientation rendus encore plus discriminants: Puisque tous les établissements ne proposent pas toutes les spécialités et les options, les familles qui le peuvent choisiront l’établissement qui paraît proposer la meilleure « offre » pour leur enfant, ou elles paieront des cours particuliers. Les autres inscriront leur enfant dans le lycée de secteur, et il suivra les enseignements disponibles.

Cette réforme crée ainsi artificiellement une pénurie qui a pour but de renforcer un marché de l’éducation dans lequel le secteur privé fera ses choux gras des angoisses scolaires, et des stratégies des familles qui en ont les moyens. Ainsi, options et spécialités avec « forte valeur ajoutée » pour la sélection en post-bac seront effectivement réservée à certains.

Pour les élèves,

Le tri social est permanent: En Première et en Terminale, toutes les notes comptent et sont intégrées sur la plate-forme Parcoursup qui permet aux écoles et universités de sélectionner leurs étudiants. Nul doute que  ces conditions vont contribuer à la «réduction du stress » mise en valeur dans argumentaires justifiant la réforme. En outre, 60% de la note du bac est constituée des résultats aux épreuves locales, corrigées par les professeurs du lycée, sur des sujets choisis et sans doute préparés par ces mêmes professeurs. Par conséquent, le diplôme du bac devient local et sa valeur dépendra de la réputation des établissements, donc des territoires où ils sont implantés : centre-ville/banlieue/espaces ruraux. Les inégalités territoriales sont ainsi confortées.

Cette architecture du bac est cohérente avec la réforme de l’orientation (sélection) en post-bac puisqu’elle permet de justifier la création d’algorithmes locaux par les écoles et les universités pour trier leurs candidats selon toute une série de critères : les notes, les appréciations, l’établissement d’origine, le CV, la lettre de « projet motivé ». Si les chiffres pour l’année 2017-2018 des résultats de Parcoursup n’ont pas été communiqués dans le détail, nous savons tout de même qu’environ 15% des bacheliers de 2018 ont démissionné avant la fin de la procédure, faute de réponse satisfaisante à leurs vœux… avec  là encore des discriminations flagrantes : 10% des bac pro et 4% des bac techno n’ont reçu que des réponses négatives. C’est donc bien la fin du bac comme premier diplôme universitaire ouvrant la porte des études supérieures.

Pour les professeurs,

Le document de travail Cap 22 du gouvernement sur la réforme de la Fonction Publique donne des orientations claires sur la destruction du statut de fonctionnaire hérité de la Seconde Guerre Mondiale. Il s’agit de « donner davantage d’agilité et de souplesse aux employeurs publics », d’ « assouplir le statut pour offrir la possibilité d’évolutions différenciées, notamment des rémunérations » et « d’élargir le recours au contrat de droit privé », soit pour l’Education nationale: la multiplication des contractuels, et la possibilité ouverte à des étudiants au niveau Bac+2 de servir de « moyen d’enseignement ». A terme, le chef d’établissement, en bon « manager public » pourra recruter, évaluer et décider du salaire de ses employés.

A plus court terme, c’est la fin de la liberté pédagogique pour les professeurs amenés à aligner leurs progressions et leurs contenus de cours par équipe, en fonction des épreuves répétées du bac. Enfin, la pression sociale à la réussite de tous les élèves risque fort de les amener ne plus faire que préparer leurs élèves aux épreuves du bac. C’est la fin d’une école au projet émancipateur, qui forme les futurs citoyens et leur esprit critique. C’est le début d’une nouvelle ère : tests standardisés, élèves « perroquets » qui se contentent d’apprendre par cœur, compétition généralisée (entre élèves, entre établissements, entre enseignements, …), destruction du lien social…

Ce joli projet gouvernemental n’est en fait pas si novateur. Il reprend les codes du néo-libéralisme, et du New Public Management appliqués depuis 40 ans aux Etats-Unis et en Angleterre, étendu ensuite à divers pays de l’OCDE comme les Pays-Bas et la Suède. Dans le domaine de l’éducation, l’échec est retentissant, notamment en Suède. Ce pays recule depuis 10 ans dans les classements PISA, suite à l’application d’une réforme basée sur la privatisation et la « liberté de choix » des familles. Même une grande organisation internationale comme l’OCDE remet en cause ce modèle. Nous sommes donc à la pointe de la modernité !

Julie R, Valérie P